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vendredi 7 juillet 2017

Euro ou pas euro: une crispation inutile, ou pas?



Euro ou pas euro: le bon sens n’empêche pas la dialectique !

Par Bruno Lemaire, ancien doyen associé d’HEC, conseiller économique de Marine Le Pen de 2011 à 2014

Un constat qui semble imparable : sortir de l‘euro fait peur aux français, qui ne voteront jamais majoritairement, du moins apparemment, pour ceux qui pensent indispensable ce départ, mais avec l’euro la France continuera à accumuler déficits sur déficits, comme c’est le cas, toujours apparemment, depuis 2002.

Dit autrement, et plus brutalement : s’il est impossible d’arriver au pouvoir en soutenant la sortie de l’euro, à quoi servirait-il d’avoir raison si nous n’avons jamais les manettes pour le prouver ? Faut-il attendre des années, et d’éventuels désastres complémentaires, en particulier du fait d’une immigration de plus en plus ingérable, pour que l’avenir donne, peut-être, raison à ceux qui soutiennent, contre vents et marées, que l’euro est un boulet pour l’économie française, et sans doute aussi pour nombre de pays de l’€zone ?

Il ne m’appartient pas ici de suggérer des priorités politiques entre différentes possibilités d’action, du genre « occupons nous d’abord des questions d’immigration et de sécurité », et laissons l’économie de côté, ou inversement. Mon propos, ici, est essentiellement de parler d’économie, tout en sachant que l’économie n’a un intérêt que si elle est mise au service du bien commun, et donc que si elle est accompagnée d’une vision et d’une volonté politiques susceptibles de mobiliser une majorité de citoyens.

Depuis que j’ai eu l’honneur, en 2011, d’être choisi par Marine Le Pen, avec l’un de mes collègues universitaires, comme l’un de ses  deux conseillers économiques, j’ai toujours défendu le même point de vue : son programme économique présidentiel devait reposer sur 3 pieds, la question monétaire, la priorité nationale et la régulation des échanges (autre nom du protectionnisme intelligent) Il se trouve, par ailleurs, que l’un de ces piliers, la priorité nationale, a toujours constitué l’ADN du Front National, depuis sa création en 1972, et que seuls de mauvais esprits – il en existe semble-t-il – pourraient suggérer que le Front National se comporte en relançant ce point fondamental de façon incohérente.

Rappelons les raisons de ce triple choix : la priorité nationale consiste à chercher à développer les productions locales, dans un double objectif, patriotique et écologique. C’est ainsi que nous souhaitons privilégier, dans les marchés publics, des entreprises de proximité, et que nous voulons encourager une consommation raisonnée, à savoir, par exemple, consommer des fruits de saison en évitant de rechercher des fraises au mois de décembre.

En ce qui concerne la régulation des échanges, ou patriotisme économique, ce point est conforme aux souhaits de l’ONU tels qu’ils avaient été exprimés en 1948 dans sa charte, dite de la Havane, au moment de la création de l’OIC, remplacée funestement des décennies plus tard par l’OMC. Dans cette charte, il était dit explicitement que le commerce inter-pays devait être équilibré, que les pays excédentaires devaient restreindre leurs exportations, ou augmenter leurs importations, au risque d’être pénalisés financièrement s’ils ne s’efforçaient pas d’atteindre cet équilibre. Si cette charte de bon sens était appliquée de nos jours, l’Allemagne serait lourdement pénalisée, vu les 250 milliards d’excédents – l’équivalent de plus de 60 porte-avions – qu’elle engendre actuellement, en ensevelissant littéralement de ses excédents les pays clients, obligés d’ailleurs de recourir à un endettement de plus en plus important pour faire face à ces achats. Les écluses commerciales que Marine Le Pen avait envisagées lors de la campagne présidentielle de 2012 avait pour principal but de résoudre cette question, par différents procédés, dont des droits à importer, une TVA adaptée, des droits de douane spécifiques et d’autres mesures techniques dont des pays comme la Suisse ne se privent d’ailleurs pas.

Le troisième point concerne effectivement la question monétaire, celle de l’euro. Il ne s’agit pas ici de refaire le procès de l’euro, de ses avantages ou de ses inconvénients, mais de rappeler certains faits.
En 2002-2003, le commerce international de la France était en équilibre, il ne l’est plus depuis lors, et son déficit commercial fluctue entre 50 et 70 milliards : ce qui correspond au coût de 12 à 15 porte-avions, ou de 25 à 35 milliers de collèges, ou encore 160 à 200 milliers de places de prison, et ce, annuellement ! Rappelons aussi que le budget total annuel du ministère de la Justice est de moins de 8 milliards, comme le coût de la nouvelle ligne de TGV Tours- Bordeaux.
Plusieurs organismes internationaux, dont le FMI, ont calculé que la compétitivité allemande était 21% supérieure à la compétitivité française. Dit autrement, pour être compétitives, les entreprises françaises devraient fabriquer des produits, ou offrir des services, 21% moins onéreux que les produits allemands analogues.

Plusieurs solutions sont envisageables, en dehors de celle de ne rien faire, et de continuer à voir la France se désindustrialiser en étant maintenue sous perfusion par sa grande "alliée" l’Allemagne, avec la « bienveillance » de la BCE, tant que celle-ci continue à nous permettre d’utiliser des euros « français » qui finissent par se retrouver, tôt ou tard, dans les caisses de la Banque d’Allemagne.

Quoiqu’il en soit, aucune solution n’est magique, même si le fait d’utiliser à plein les deux autres piliers de priorité nationale et de protectionnisme pourraient sans doute avoir un impact non négligeable sur notre balance commerciale et sur la relance de l’emploi domestique. Ce qui aurait aussi le grand avantage de montrer que les mesures économiques proposées par le Front National et Marine Le Pen peuvent être efficaces, même si le carcan de l’euro en limiterait l’impact. Aux électeurs ensuite de voir s’il faut aller plus loin, et retrouver une pleine indépendance monétaire, sans que notre politique ne soit systématiquement scrutée, surveillée, encadrée, régentée par les « experts » de la Banque Centrale Européenne.

En dehors cependant de l’utilisation astucieuse et « border line » suggérée plus haut, et qui consiste à utiliser le système informatique international Target 2 pour intégrer la charte de la Havane dans le système de compensation, en augmentant de 21% ce que nous devraient les entreprises allemandes, ou en diminuant de 17.6% (= 100 – 121/100) ce que nous devrions aux entreprises allemandes, la seule solution, hélas, serait beaucoup plus pénible. Elle constituerait en effet à diminuer les salaires, en tant que coûts salariaux – d’où un impact négatif sur le pouvoir d’achat de nos compatriotes -  ou encore, voire simultanément, de diminuer les charges sociales sur le travail – d’où un impact négatif sur notre protection sociale associée à l’Etat Providence.

En guise de conclusion, au moins provisoire, le Front National ne semble pas avoir besoin de reprendre de fond en comble son programme, dès lors qu’il sait proposer et défendre de façon cohérente ses 3 piliers, priorité nationale – l’ADN du mouvement – protectionnisme intelligent (ni trop libéral ni trop étatique, mais de simple bon sens « onusien ») et enfin une monnaie adaptée à notre économie, et pas à celle de l’Allemagne. Laquelle risque d’ailleurs de se retrouver elle-même ensevelie sous des monceaux d’euros qu’elle aura de plus en plus de mal à utiliser, c’est du moins ce qu’en disent des experts, pourtant très libéraux, comme Sannat ou Gave.

Une piste supplémentaire à creuser pourrait être d’envisager l’utilisation d’une monnaie complémentaire, mais ce point, relativement technique, est à utiliser avec précaution, ce point risquant d’apparaître anxiogène à certains, même si des expériences limitées de monnaie locale relativement encourageantes ont été expérimentées à petite échelle un peu partout en Europe et en Amérique du Nord. L’idéal aurait été de la tester dans une région, si nous en avions eu la gestion.

Une dernière suggestion : ne pas faire de la sortie de l’euro l’alpha et l’oméga du programme, mais l’intégrer dans la vision plus complète que j’ai essayé de rappeler, tout en souhaitant que sur la partie protectionnisme intelligent, on reprenne une partie des travaux de Janpier Dutrieux et de moi-même – comme les « droits à importer - , plutôt que de se contenter d’utiliser de simples techniques, relativement archaïques, comme des droits de douane, qui peuvent facilement donner lieu à des mesures de rétorsion.



mercredi 28 juin 2017

Lutte des classes, populisme et oligarchie jupitérienne: où en est-on?



La lutte des classes reviendrait-elle à l’honneur, ou serait-ce une simple légende urbaine revenue d’un passé que certains auraient toujours nié ?

Par Bruno Lemaire, Club Idées Nation, ancien doyen associé d’HEC.

Un article récent pose le problème en ces termes, la lutte des classes succédant à la guerre froide d’après son auteur :
The Cold War has been followed by the class war. A transatlantic class war has broken out simultaneously in many countries between elites based in the corporate, financial, and professional sectors and working-class populists. Already this transnational class conflict has produced Brexit and the election of Donald Trump to the American presidency…

Pour arriver à cette conclusion, ou à cette hypothèse, l’auteur de l’article, Michael Lind, part de plusieurs évènements récents, dont le Brexit et l’élection de Trump. Pour lui, ces évènements sont révélateurs d’un conflit qui semble opposer l’élite, ce que d’aucuns appellent l’oligarchie, au populisme, tout en déclarant que, in fine, c’est celui ou ceux qui ont le plus de ressources financières qui finissent par l’emporter.

Pour justifier le fait que s’interroger sur la persistence, ou non, d’un conflit d’intérêts entre la classe dominante et d’autres groupes ou classes de population, est passé de mode pour justifier l’émergence du « populisme », Lind a un jugement sans appel : « Unable to acknowledge the existence of social class, much less to candidly discuss class conflicts, neoliberals can only attribute populism to bigotry or irrationality  […] Along with neoliberals and libertarians, conservatives assume that the economic elite is not a semi-hereditary class but merely an ever-changing, kaleidoscopic aggregate of talented and hard-working individuals »

La partie la plus originale de ce billet, fort érudit par ailleurs, ne consiste pas seulement à se référer aux textes relativement anciens de James Burnham (« The Managerial Revolution ») ou de John Kenneth Galbraith (« The New Industrial State »), voire même de Hobson – qui datent de plus d’un siècle – pour critiquer la paresse intellectuelle des auteurs orthodoxes, qu’ils soient néo-libéraux (au sens économique) ou conservateurs. Cette analyse figurait au cœur des manuels des grandes écoles de commerce ou des Business Schools dans les années 1980-1990.

Comme le résume par ailleurs Orwell, l’auteur de 1984, dans « second thoughts on James Burnham : “ The rulers of this new society will be the people who effectively control the means of production: that is, business executives, technicians, bureaucrats and soldiers, lumped together by Burnham, under the name of “managers”.

Non, sa thèse principale est de montrer que si l’ascenseur social, si tant est qu’il ait jamais existé, est en panne depuis la fin des « Trente glorieuses » - disons aux USA jusqu’à l’ère Nixon et l’abandon de l’étalon-or, cela ne signifie pas nécessairement que ce soit l’élite mondialisée qui va nécessairement prendre ou conserver les rênes du pouvoir. Pour Michael Lind cette élite va sans doute se fragmenter en plusieurs pôles géographiques (un peu comme dans le « 1984 » d’Orwell).

De fait, après avoir montré que deux phénomènes majeurs avaient pris place au cours des ¾ du 20ème siècle, à savoir d’un côté l’apparition des managers, de la technocratie, de l’oligarchie (semi-héréditaire) aux diverses manettes du pouvoir, mais en premier lieu du pouvoir industriel, celui du secteur privé, de l’autre l’apparition de firmes de plus en plus géantes concentrant entre les mains de quelques entreprises, de 2 à 7 ou 8, suivant les secteurs, l’essentiel de la production (entre 50 à 100% de celle-ci), Lind reboucle à la fois sur le populisme par l’intermédiaire d’un état protecteur, ou « Etat Providence » qui n’est plus capable de l’être, du fait d’une immigration massive et d’une stratégie de délocalisation financière ou industrielle qui a montré ses limites, et sur une oligarchie "renationalisée" ou plus exactement un peu moins "mondialisée".

De fait, pour Michael Lind, les grandes entreprises « transatlantiques » (il vise essentiellement les entreprises US, britanniques et allemandes) ont utilisés deux moyens pour augmenter leurs profits, et donc les rémunérations de leurs managers : la délocalisation industrielle, ce que la « populiste » Marine Le Pen traduit par « faire travailler par des armées d’esclaves pour des armées de chômeurs », associée le plus souvent à la délocalisation fiscale (en mettant les sièges sociaux de leurs entreprises dans des pays tels que l’Irlande, sans même parler des « paradis fiscaux » réservés à des managers ou des élites encore moins scrupuleux).

Mais cette double stratégie aurait eu un effet pervers : la baisse de la productivité dans les pays occidentaux, puisque la recherche des gains de productivité face à une main d’œuvre qualifiée et relativement rare n’a plus le même intérêt quand la main d’œuvre, locale ou étrangère, peut être payée à bas prix, vu son abondance ou ses conditions de travail, pour ne pas parler d’exploitation.

Et venons-en maintenant à l’immigration, tant chérie par nos élites (qui y voient à la fois le moyen de peser sur les salaires industriels et une possibilité d’avoir du « personnel de maison » à bas prix) et tant redoutée par les classes moyennes et populaires : “The benefits of low-wage immigration, according to the report, go chiefly to the affluent consumers of labor-intensive services, while the costs fall on low-wage workers and taxpayers “ d’après le très sérieux (?) New York Times.

Mais même cette immigration, présentée encore parfois comme étant une véritable « chance » [ discours européiste promu par Angela Merkel ] , elle aussi semble commencer à poser des problèmes à nos élites, pas sur le plan moral, bien entendu, mais à cause des troubles qu’elle pourrait susciter parmi les classes populaires, les « indigènes occidentaux».

De fait, sur ce plan, le très libéral Friedman et le gauchisant Krugman, ont presque la même analyse : l’immigration risque de mettre à bas l’État Providence – ce que le « populiste » et milliardaire Trump a lui aussi compris. Milton Friedman écrit ainsi: “If you have a welfare state, if you have a state in which every resident is promised a certain minimum level of income, or a minimum level of subsistence, regardless of whether he works or not, produces it or not. Then [free immigration] really is an impossible thing.” Tandis que Krugman déclare:  low-skill immigrants don’t pay enough taxes to cover the cost of the benefits they receive,” en confirmant ainsi la thèse défendue en France par le Front National, qui affirme que l’immigration coûte annuellement plusieurs dizaines de milliards aux budgets sociaux.

En dehors de la suggestion cynique de Friedman consistant à ne permettre que l’immigration clandestine, et donc illégale, ce qui permettrait de n’accorder aux clandestins aucune prestation sociale – en France, ce serait d’ailleurs impossible, puisque tout migrant, légal ou non, est systématiquement aidé, au contraire de nos pauvres et de nos SDF « indigènes français » - la conclusion de Lind serait que même l’oligarchie « renationalisée » va devoir mettre des verrous à une immigration incontrôlée, pour éviter que des mouvements sociaux prennent trop d’ampleur et risquent de mettre à mal leur pouvoir, apparemment si fortement établi pourtant.

En fait, de façon lapidaire, et en conclusion, Lind considère que les élites vont se relocaliser par grandes zones géographiques, voire par grands blocs, tout en luttant contre l’immigration, là encore par zones. Cela permettrait, pense t-il, à ces élites, à l’oligarchie, de se maintenir indéfiniment au pouvoir, par un réflexe de classe, en laissant quelques miettes aux travailleurs non délocalisables et qui ne seraient plus en concurrence, sur des travaux ou services « de proximité », et assez peu « technologiques », avec des migrants ou citoyens de fraîche date.

Ce n’est plus donc « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », mais bien « laissons des miettes à nos prolétariats locaux », et, pour cela, essayons de ne pas trop favoriser des flux migratoires qui pourraient déclencher une révolte de « nos » prolétaires.